Eloge de la fuite – H. Laborit

Henri LaboritÉloge de la fuite

Le Sauvage, juillet 1976

Henri Laborit

Quand il ne peut plus lutter contre le vent et la mer pour poursuivre sa route, il y a deux allures que peut prendre un voilier : la cape (le foc bordé à contre et la barre dessous) le soumet à la dérive du vent et de la mer, et la fuite devant la tempête en épaulant la lame sur l’arrière avec un minimum de toile. La fuite reste souvent, loin des côtes, la seule façon de sauver le bateau et son équipage. Elle permet aussi de découvrir des rivages inconnus qui surgiront à l’horizon des calmes retrouvés. Rivages inconnus qu’ignoreront toujours ceux qui ont la chance apparente de pouvoir suivre la route des cargos et des tankers, la route sans imprévu imposée par les compagnies de transport maritime. Vous connaissez sans doute un voilier nommé « Désir ».

Avant-propos de l’Éloge de la fuite (Robert Laffont)

La fuite est le premier réflexe pour s’échapper d’un environnement hostile et conserver son équilibre biologique. Cette notion d’« équilibre biologique » est fondamentale. Appelez-la « constance des conditions de vie dans notre milieu intérieur » comme l’a définie Claude Bernard ; appelez-la « homéostasie » comme l’a ensuite qualifiée Cannon ; appelez-la « principe de plaisir » comme l’a appelée Freud. Tout ça, c’est la même chose. Il n’y a pas de plaisir si l’on est en état de mal-être biologique. Bon. Quand on a compris ça, on se rend compte qu’un système nerveux va rencontrer, dans l’espace où il est situé, des êtres ou des choses favorables au maintien de son équilibre et d’autres qui lui sont défavorables. Dans cette seconde situation, l’individu a une réaction première : il fuit.

Une stratégie d’équilibre

L’homme, comme l’animal, lutte seulement lorsqu’il ne peut pas fuir. Il n’y a pas d’agressivité première. La fuite, si elle aboutit à quelque chose d’efficace et à un succès, sera recommencée et renforcée. Elle deviendra une stratégie pour maintenir l’équilibre biologique. Il en est d’ailleurs de même de la lutte lorsqu’elle s’est avérée, une fois, efficace. Si l’individu ne peut ni lutter ni fuir, il s’inhibe. Et c’est à ce moment-là que le drame biologique survient. La mise en jeu de ce système inhibiteur libère à la périphérie de l’organisme des neuro-hormones qui sont à la base de toutes les maladies de civilisation : l’hypertension artérielle, ulcères de l’estomac, l’infarctus du myocarde, etc. Nous l’avons vérifié expérimentalement. Mettez un rat dans une cage et envoyez lui, sept minutes par jour, des décharges électriques. Si le rat a la possibilité de fuir, il ne fera pas d’hypertension artérielle. Par contre, si on lui supprime cette possibilité, il va devenir méchant et mordre les barreaux de sa cage. Puis il va s’inhiber et rester immobile : il fera ainsi une hypertension définitivement stable.

Lorsque l’on fuit, on libère de l’adrénaline qui provoque une vasodilatation au niveau des organes indispensables à l’action, c’est-à-dire les muscles, le cœur, les poumons et tout le système nerveux. Par contre, si l’on reste inhibé, l’organisme produit de la norépinephrine qui provoque une vasoconstriction généralisée. Sur le plan endocrinien, le fait de fuir ou de lutter entraîne la libération de la corticotrophéline, c’est-à-dire l’A.C.T.H. Cet A.C.T.H. abaisse le seuil d’excitabilité des centres du système nerveux. Mais elle provoque aussi dans le même temps, à la périphérie, la libération de glucocorticoïde, d’hydrocortisone. Or, l’hydrocortisone a sur les centres nerveux une action inhibitrice. Lorsque la fuite ou lutte ont été possibles, tout se passe pour le mieux : la libération secondaire d’hydrocortisone ramène l’excitabilité de l’ensemble du système nerveux à son niveau premier. Mais dans l’hypothèse contraire, l’hydrocortisone continue à être libérée, l’inhibition du système nerveux central entraîne la libération de norépinephrine, et l’organisme se maintient dans un état de vasoconstriction généralisée. C’est un cercle vicieux biologique…

Le fuyard imaginant

Quand je parle de fuite, il ne s’agit pas d’une évasion motrice. D’ailleurs l’homme moderne n’a plus la possibilité de se déplacer, de fuir ou de combattre dans son milieu. Il est défavorisé par rapport à l’homme du paléolithique qui pouvait tuer ou fuir l’ « autre », c’est-à-dire l’ours ou le rival qu’il rencontrait en sortant de sa caverne. Aujourd’hui, la fuite que j’évoque se déroule dans l’imaginaire. L’homme a une partie du cerveau, le néocortex, qui est beaucoup plus développée que chez les autres espèces animales. Grâce à la zone orbito-frontale du néocortex, il peut associer de façon différente les éléments mémorisés et ouvrir de nouveaux circuits entre les milliards de neurones qui restent inemployés dans notre cerveau ou qui sont branchés d’une manière fixe et stéréotypée. Il est ainsi capable de se créer, par l’intermédiaire du langage, un imaginaire.

Le circuit bouclé du fou

En général, le malade mental est un fuyard. Il s’évade dans l’imaginaire. Mais il ne peut plus s’en sortir et perd tout contact avec le réel. Sa névrose se cristallise dans la psychose. Les protéines codent ses synapses et forment une boucle. Elles font fonctionner en circuit fermé son « faisceau du plaisir ». Un schizophrène n’est pas un créateur. Il a suffisamment de plaisir dans son imaginaire. Le créateur, c’est Van Gogh, c’est un maniaco-dépressif et non un schizophrène. C’est un psychotique qui passe par des phases d’excitation et de dépression, mais qui n’a pas abandonné tout contact avec le réel. La preuve, c’est qu’il a besoin de s’exprimer dans le réel.

Einstein et la psylocybine

La plupart des drogués cherchent à fuir un état de déplaisir. Comme le font les Indiens du Mexique et les classes les plus défavorisées dans les pays musulmans. Ce besoin de fuite est le danger de la drogue. Au contraire, si l’on réussit à contrôler son utilisation et si l’on cherche autre chose qu’une évasion, le danger disparaît. Un jeune Canadien, professeur d’anthropologie à l’université de Montréal, est venu me voir un jour. Un véritable hippie avec des colliers partout. Il m’a expliqué qu’il avait essayé tous les psychogènes et qu’il préférait la psylocybine. Il en prenait, non pour fuir, il se sentait très bien dans sa peau, mais pour vivre des expériences. Ce type était parfait. Il m’a demandé comment je pouvais parler de la drogue alors que je n’en avais jamais pris. Quand on sait ce qu’est la dépendance à l’égard d’un toxique, on peut en éviter les dangers, tout en bénéficiant, disait-il, de ce qu’il peut apporter de neuf dans nos possibilités associatives.

La réaction de la société à l’égard des drogués est hypocrite. Elle reproche au fumeur de haschisch de ne pas avoir une conduite « naturelle ». C’est aberrant. C’est un pur jugement de valeur qui permet à la société de réprimer un certain nombre de personnes. La pilule n’est pas plus naturelle que le haschisch, elle modifie tout le comportement de la femme qui la prend. Elle est, comme le haschisch, une drogue du comportement.

Tous les psychogènes augmentent le pouvoir associatif. Ils perturbent l’association des images inscrites dans le cerveau. Mais je pense qu’Einstein n’a pas trouvé E égale MC2 sous l’emprise de la psylocybine. L’imagination du drogué n’est pas créatrice et source d’utopie. Il se crée un monde irréaliste parce qu’individuel et sans prise sur les choses qui l’entourent.

J’ai fui la Marine, l’université, l’académie…

Il y a très peu de choses qui séparent l’agressif, le révolté, le psychotique, le drogué et le créateur. Ils fuient tous un système social qui ne leur permet pas de trouver du « plaisir ». Le drogué, comme le créateur, se réfugient dans un monde consolateur et gratifiant. Un univers imaginaire où ils se trouvent bien. Mais le créateur, à la différence du drogué ou du schizophrène, n’abandonne pas tout contact avec le réel. Moi-même, j’ai fui la Marine, l’université, l’académie, etc. pour me créer un petit monde où je suis peinard. Mais toutes les idées qui me viennent sont confrontées avec la réalité par le biais de l’expérimentation.

À la croisée des disciplines

L’homme ne crée probablement rien. Il se contente d’établir des relations nouvelles entre les informations qu’il a pu mémoriser. Le nouveau-né est incapable de création, car il ne dispose d’aucun acquis mémorisé. Il ne peut faire jouer ses facultés associatives. L’imagination lui viendra au fur et à mesure qu’il grandira et qu’il recevra des informations. Un créateur n’est que le produit d’une époque et d’un milieu. Plus on a d’informations et plus on a d’imagination. Le sachant, je passe mes journées à lire dans des disciplines extrêmement variées. C’est toujours à l’intersection des disciplines que se trouve l’idée originale, la nouvelle association. Cela suppose évidemment que les informations mémorisées ne soient pas rangées et fixées dans un schéma de pensée immuable. Comme c’est le cas chez certains marxistes ou psychanalystes. Il faut fuir les schémas et les grilles. Ils enferment l’esprit dans une prison conceptuelle et ne devraient donc être que des structures passagères constamment remises en question.

Un grand mythique, le gars de Gaulle

Il faut apprendre aux hommes qu’ils ne peuvent pas être complètement heureux, que le seul plaisir qu’ils peuvent avoir complètement, c’est de poursuivre constamment un imaginaire et essayer, sans trop insister, à faire coller l’imaginaire au réel. C’est toujours dans le passage de l’imaginaire au réel qu’apparaissent les déboires. Un homme court toute sa vie après l’imaginaire qu’il se fait d’une femme. On disait que de Gaulle aimait la France et méprisait les Français. Il s’est fait une idée, un imaginaire de la France sur laquelle son action était efficace. C’était un grand mythique, le gars de Gaulle. Chaque homme ne peut s’en sortir que de cette manière, et c’est ça la fuite, la fuite dans l’imaginaire. Cela ne consiste pas à aller à Katmandou. La fuite efficace, c’est d’imaginer des structures et s’apercevoir que, cinq ans ou cent ans après, ce sont ces structures-là qui seront réalisées ou, du moins, intégrées à d’autres structures nouvelles. Car dès que l’on passe de l’hypothèse à l’expérimentation, celle-ci fait apparaître des faits nouveaux qui vont aussitôt transformer l’hypothèse primitive. On ne fait jamais de « prospection » mais de la « proximospective ». L’imaginaire ne permet que d’avancer pas à pas, et il faut toujours contrôler où l’on met les pieds.

Propos recueillis par Jean-Louis Hue

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